Des migrants africains effrayés mais toujours au travail dans le Golfe malgré les attaques de missiles
Lorsque des explosions ont résonné dans le ciel de Dubaï cette semaine alors que la défense anti-aérienne interceptait des missiles iraniens, Marion Kuria s'est figée quand une onde de choc a secoué son immeuble. Puis elle s'est remise au travail, poussée par le besoin de gagner sa vie.
La Kényane de 36 ans, qui travaille depuis sept ans dans le commerce de détail à Dubaï, dit avoir ressenti le choc "dans sa colonne vertébrale". "L'anxiété était très forte", confie-t-elle.
Elle fait partie des milliers d'Africains du Moyen-Orient qui tentent de se mettre à l'abri alors que les monarchies du Golfe s'efforcent de repousser les drones et missiles des attaques de représailles iraniennes depuis que des frappes américano-israéliennes contre l'Iran ont déclenché la guerre, samedi dernier.
Des explosions ont secoué plusieurs grandes villes, dont Manama, Dubaï et Abou Dhabi, alors que l'Iran cible des intérêts américains et frappe des infrastructures dans toute la région. Au moins 13 personnes, dont sept civils, ont été tuées.
Mais pour de nombreux travailleurs comme Mme Kuria, qui a peu de chances de trouver un travail au pays, partir n'est pas vraiment une option.
Le Camerounais Arnold Keumoe Tchimmoe, directeur de restaurant de 34 ans, vit depuis 11 ans à Dubaï. La première explosion l'a surpris au moment où il arrivait au travail. Il a cru que quelqu'un avait percuté sa voiture, avant d'en sortir et de voir des débris tomber du ciel.
Même à ce moment-là, il dit s'être senti calme, convaincu que sa femme, son fils de quatre ans et sa mère se trouvaient mieux aux Emirats arabes unis qu'au Cameroun.
"Je suis plus en sécurité ici", assure-t-il. Quant à rentrer, "jamais".
- Main-d'oeuvre africaine dans le Golfe -
Depuis des années, les pays du Golfe, riches en pétrole, attirent des travailleurs de toute l'Afrique, offrant des salaires bien supérieurs à ce que la plupart pourraient gagner dans leur pays.
Nombre d'entre eux travaillent dans l'hôtellerie, la restauration, la sécurité, ou comme agents d'entretien et employés de maison.
Quelque 715.000 Africains subsahariens vivent en Arabie saoudite seule, soit plus de 5% de la population étrangère du royaume, selon un recensement de 2022.
On ignore encore l'ampleur réelle des migrations subsahariennes vers le Golfe, selon une étude de 2024 du Gulf Research Center, un think-tank privé, même si des communautés africaines de plus en plus importantes sont aujourd'hui visibles dans les Emirats arabes unis, au Qatar, au Koweït et à Bahreïn.
Le ministère kényan des Affaires étrangères a fait savoir vendredi que plus de 500.000 de ses ressortissants vivaient et travaillaient au Moyen-Orient, et que nombre d'entre eux envoyaient régulièrement des fonds essentiels à leurs familles. Pour l'instant, la plupart restent sur place, selon Nairobi.
Les travailleurs africains interrogés par l'AFP affirment que leurs pays n'ont pas affrété de vols d'évacuation, contrairement aux gouvernements européens.
Si les perspectives d'emploi sont bonnes pour certains, partir peut s'avérer plus hypothétique que réel pour d'autres à cause du système de parrainage très critiqué mais répandu dans le Golfe. Des organisations de défense des droits humains ont dénoncé le fait que les employeurs détiennent souvent les passeports des travailleurs et contrôlent leur liberté de changer d'emploi.
"Même si nous sommes en sécurité maintenant, nous n'avions pas signé pour ça", lance Mme Kuria à propos des bombardements.
- Concilier travail et sécurité -
Nombreux sont ceux qui mettent dans la balance les dangers actuels et la raison même de leur départ pour le Golfe.
Le Ghanéen Samuel Kwesi Appiah, 29 ans, est arrivé à Dubaï il y a trois ans grâce à un oncle qui a financé son installation. Il travaille désormais pour une entreprise de logistique.
"Je suis venu pour travailler et soutenir ma famille restée au pays. Si je pars subitement, cela aura des conséquences sur mes revenus et sur les personnes qui dépendent de moi", explique-t-il, ajoutant qu'il ne partira que si "la situation devient très dangereuse".
Au Qatar, une Zimbabwéenne travaillant dans l'hôtellerie, qui témoigne sous couvert d'anonymat, décrit un fragile équilibre entre sécurité et nécessité de gagner sa vie.
"Nous avons peur et nos proches à la maison ont aussi peur pour nous. Ils pensent qu'on ne leur dit pas la vérité sur la réalité de la situation", raconte-t-elle. Les missions zimbabwéennes au Koweït et aux Emirats ont exhorté les Zimbabwéens du Golfe à rester vigilants.
"Les gens veulent garder leur emploi", estime Peter, un Kényan employé dans un restaurant des Emirats. Selon lui, beaucoup hésitent à parler ouvertement, craignant des amendes s'ils sont accusés de répandre des rumeurs sur les événements.
burs-ho/jcb/mba/liu
J.Dhaliwal--VC